29 juillet 2009
La Valentin par Luc
Dans ce petit poste, de fin fond de brousse, ressemblant à s’y méprendre à une certaine Edith,madame Valentin régnait sur tout son petit monde avec un crochet de fer dans un gland de velours.
Elle faisait quinze ans de plus mais n’en avouait que cinquante-huit au moteur, pourtant…
Son hôtel était propre, mais pas trop, et la douche dans le coin de la chambre, donnait le ton, se résumant à un seau percé, suspendu à un crochet au plafond : actionner la ficelle donnait droit à 20 litres d’eau et pas une goutte de plus… Le rinçage restait donc périlleux en cas de trop grande énergie sur le pain de Marseille… ça apprenait l’économie.
La patronne, à propos de rincé, était déjà au goulot, potron minet, sur sa terrasse (face à cette route qui lui donnait son pesant de voyageurs dans le temps) considérant, à travers les vitres de ses yeux, la rouille de cette latérite sèche, son “whisky on the rocks” en embuscade : prisonnier de ses crochets trop maigres le Johnny Walker tremblotait légèrement, comme sous l’effet d’une légère brise…
La fonte des glaces, elle l’étudiait depuis longtemps, bien avant que ce ne soit à la mode…
Une visionnaire, La Valentin, j’vous dis !
Elle avait délégué la cuisine au “chef” lui laissant au passage les recettes de ses petits plats… Alphonse, qu’il s’appelait, grand black pas tout à fait trentenaire, tout en muscle et sourire Steenway, genre “a-bilive-a-can-fly”, qui apportait le petit dèj d’un pas nonchalant, disposant couverts et confitures dans une demi calebasse à côté d’un café, jadis chaud-bouillant, dans un récipient improbable…
Pourquoi je vous raconte tout ça moi ?…
Ah ! oui… Alphonse !… Avec son tablier “bon appétit” lui donnant un look à la Victoria Abril dans “gazon maudit”, le short en plus…
Pour le reste vous pouviez profiter de cette anatomie sans défaut dont le mètre cinquante-sept de sa patronne se réjouissait pendant la sieste…
“Quelle aubaine cette ébène !” devait-elle se dire, entre deux hoquets.
Le métissage des races et l’écart des générations elle avait compris depuis longtemps…
Une visionnaire, La Valentin, j’vous dis.
Texte et illustration 2 de Luc
26 juillet 2009
Eugenio par Lucía Extchebarría
J'ignore si c'est à cause de ses gestes, de ses regards langoureux ou de sa façon de sourire, le fait est
qu'Eugenio m'éblouissait, sans être beau il était très séduisant, je ne saurais pas comment l'expliquer, il avait quelque chose de spécial dans le regard, une façon de caresser sans toucher, et cette mâchoire, cette belle voix grave, ces épaules qu'il avait, et qu'il a encore, tout ça m'étourdissait, vous comprenez, rien qu'en le voyant j'étais ensorcelée, je le regardais et je perdais la tête, quelle idiote, surtout quand on sait ce qui s'est passé après. Mais les regards d'Eugenio me faisaient chavirer, ils me brisaient l'âme, des regards si tendres et si désinvoltes, il avait fière allure, on aurait dit un acteur de cinéma.
Lucía Extchebarría, Aime-moi por favor !
22 juillet 2009
Deux visages semblables, dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance.
Pascal, Pensées (1670), II-11
10 juillet 2009
Sous le soleil blanc, une religieuse vêtue de blanc s'approche de la clinique en faisant crisser les gravillons de l'allée. Mais pourquoi s'arrête-elle devant l'entrée ? Peut-être parce que le soldat Dell'Anna la regarde ? Quelle drôle de femme pense la sentinelle.
Elle le regarde et sourit. On voit le blanc de ses dents, le reste du visage se dérobe à la vue dans les reflets de l'après-midi, comme derrière un voile d'argent (...)
Il la rattrapa devant une porte, au fond d'un long couloir, et bien que les fenêtres aient été grandes ouvertes, bizarrement, il n'y avait plus de soleil.
Il fut tout près d'elle, à deux doigts de la toucher. Mais la religieuse se retourna et le soldat vit son visage. Il était beau, limpide, pur : mais comme figé, on aurait dit une statue. Et si jeune, bon dieu.
"Allez, viens jeune homme, s'exclama-t-elle avec une effronterie presque vulgaire, elle arborait un sourire resplendissant. Touche-moi, vas-y touche-moi, jeune homme", et elle riait.
Il fit un pas en arrière. Qui était-ce ? La mort en personne ?
Dino Buzzati - Le miracle du roi Igniazio - Nouvelles oubliées
06 juillet 2009
le premier portrait de l'histoire

La dame de Brassempouy, statuette d'ivoire d'environ 4cm de haut trouvée à Brassempouy, dans les Landes. Elle date du paléolithique supérieur (Gravettien - 29 / - 22 000) et est exposée au musée de Saint-Germain-en-Laye.
23 juin 2009
divinité celtique
Détail d'un chaudron du Ier siècle av.JC trouvé à Rynkedby au Danemark
mais provenant d'une région plus méridionale du monde celtique.
11 juin 2009
Coléoptère par Med'celine
Qui a dit qu'on ne pouvait portraiturer que des humains ?

Photographie Med'celine
08 juin 2009
Leda

Leda et le cygne
sculpture de Claude Bouscau
photographiée devant la maison de l'artiste villa Montsouris à Paris.
17 mai 2009
Gentille par Berthoise
Elle est gentille, bien sûr qu'elle est gentille. Du reste, tout le monde le dit, elle est gentille. Elle prend des nouvelles gentiment, s'inquiète, vous fait quelques compliments. Elle est gentille. Elle veut rendre service. Elle regarde autour de vous. Elle voit vite où le bât blesse, là où elle pourrait être utile. C'est vrai, elle a du
temps, elle peut le faire, non, ça ne la dérange pas. Elle s'impose tranquillement. Elle prend en charge ce qui vous pèse et vous voilà à la regarder mener d'une main de maître vos corvées. Et le cours de vos pensées change. Ce n'est pas exactement comme ça que vous auriez fait. Vous suggérez que vous pouvez le faire, que vous préférez votre manière. Mais non, elle sait. Elle l'a déjà fait. L'avez-vous déjà fait, vous ? Un certain agacement monte en vous. Vous essayez de vous mettre au diapason et de lui dire gentiment non. Vous reprenez l'affaire en main, vous cafouillez, faites des loupés. Elle se désole. Si vous aviez voulu, elle aurait pu. C'est à ce moment-là, que votre regard s'éclaire : ce n'est pas une gentille, c'est un poison. Vous lui dites vertement que ça suffit, que vous préférez un truc mal fait dont vous êtes l'auteur qu'un bidule parfait qui vous est étranger. Elle tourne son nez, pince ses lèvres, est vexée que ses conseils et son adresse soient refusés. C'est malin et c'est bien de vous, vous voilà fâché avec l'incarnation de la gentillesse.
24 avril 2009
Pour faire le portrait d'un oiseau
En temps de disette (pour cause de vacances) on peut publier une crotte intellectuelle rayée en hélice (comme sur la minute encyclopédique) ou on peut faire appel à un classique. Mais les classiques classiques, on ne s'en lasse pas !
Pour faire le portrait d'un oiseau
Peindre d'abord une cage
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi mettre de longues années
avant de se décider
Photographie Francesco Russo
Ne pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau
photographie Nicolas H.
Faire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
C'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.
Jacques Prévert
