fast-portrait

atelier d'écriture

19 novembre 2009

L'écumoire

 Au dessus de leurs pommettes commençait une confucius
écumoire. Les grains de beauté et les taches de rousseur, qui avaient jadis régné sur cette région de leur figure, étaient éclipsés par de petits trous qui descendaient sur leurs joues, jusqu'aux commissures de leurs lèvres, en vagues et remous, avant de remonter sur les ailes de leur nez (où, précisément, il y en avait huit, un chiffre favorable pour les chinois), en formation plus serrée que ne le prétend la version officielle, consignée dans les Annales des Ming. Ces huit trous, disposés de la même façon sur leurs cinq appendices nasaux, témoignaient de la ressemblance parfaite entre l'Empereur et ses sosies. Puis l'écumoire se propageait sur leurs mentons, disparaissait dans les plis de leur peau et ressurgissait sur leurs cous. Telle était la carte topographique de leurs visages, ces cinq terrains pareillement accidentés.

Dai Sijie - L'acrobatie aérienne de Confucius
Texte proposé par Annick, du blog "En cheminant"

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12 octobre 2009

Rien à trouver en haut ni au-dedans

Les yeux d’Anchise sont toujours plein de sommeil, on pourrait penser qu’Anchise est un peu ahuri, qu’il est un peu borné, on pourrait le penser. Il y a fort à parier que ça ferait beaucoup rire Anchise, de ce rire sans joie mais qui garde mystérieusement quelque chose de l’enfance qui n’a pas eu le temps de prendre, il y a fort à parier qu’il s’en foutrait complètement, il se fout du tiers, comme du quart, dit encore la Thomas, il y a longtemps qu’il ne cherche plus à prouver quoi que ce soit, à passer pour ce qu’il est ou ce qu’il n’est pas ni même à être quelqu’un, on pourrait penser qu’il est un peu juste, un peu crétin, qu’il ne vole pas très haut et en effet il n’est pas dans les hauteurs, il ne croit pas qu’il y ait quelque chose à trouver en haut ni même au-dedans, il croit qu’il faut se tenir au plus près, à fleur de peau, de tête, d’eau mais à fleur, il n’y a rien à trouver en haut ni au-dedans, pas de vérité plus grande ni profonde que celle qu’on a sous les yeux et sous les mains, si c’était à refaire il ne planterait plus de légumes, surtout pas de ceux qui poussent sous la terre, pas de racines qui sont si bonnes n’est-ce pas pour la santé, il ne planterait plus que des fleurs, des fleurs à foison, une insurrection de fleurs qui jetteraient leur poudre aux yeux, le temps d’un seul été.


« Anchise » Maryline Desbiolles, proposé par Annick



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07 octobre 2009

triste damoiselle

Elle n'est pas jolie. Mon Dieu, qu'elle est vilaine ! Tout son visage est tiré vers le bas, les lèvres pincées, les  damoisellepaupières tristes, le nez légèrement busqué. Son corps est sec, sans forme, comme une fillette qui aurait trop grandi : pas de seins, pas de fesses, pas de hanches ni de ventre, une enfant mal nourrie. Et jamais elle ne sourit. Elle pleure souvent. Arrêtée pour une infraction au code de la route, elle proteste en larmoyant, essaie de négocier, écope le maximum. Elle ne se remet pas de tant d'injustice. Elle sanglote, est bouleversée. Et personne n'ose lui rappeler qu'elle l'a bien grillé, ce stop.
On raconte en rigolant des examens et chacun y va de son anecdote. Qui s'est fait rembarré par un vieux con. Qui a séché avec panache. Qui a usé de tout son charme pour grappiller quelques points. On rit des mésaventures somme toute passées. On la regarde, et toi ? Il ne fallait pas. Elle pleure encore une note mal digérée. On se regarde un peu gêné. Allez, c'est terminé. Allez, faut oublier. Elle se cramponne à sa révolte. C'était pas juste, pas justifié.

On l'aime bien, on la soutient, on lui pardonne, on lui reconnait plein de qualités. Mais pas celle de savoir prendre la vie du bon côté.

Texte de Berthoise (illustration Giacometti)

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10 septembre 2009

Les soeurs

Il est le frère. Elles sont les sœurs. (...) Elles sont courtes, massives, brunes, carrées, incompréhensibles. Elles font tout par deux. Elles ont quinze et quatorze ans quand il en a onze. (...) Les sœurs ont de fortes mains courtes et rouges. Leurs pieds sont à l'unisson. L'été, au bord de la rivière, elles entreprennent de laborieuses et réciproques expérimentations de vernis sur les ongles de leurs orteils.

Marie Hélène Lafon "Sur la photo" 2003

Lolita

J'aime bien cette idée de désigner les sœurs par "les sœurs" comme une entité indissociable. J'aime bien le regard sans concession du frère sur les sœurs.

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14 août 2009

Louis par Marthe (par Fred)

Marthe haussa les épaules. Elle regarda Louis, qui, patient, attendait. De loin, personne n'aurait rien dit de spécial de lui. Mais, de près, disons à quatre-vingts centimètres, tout chavirait. Fallait pas chercher très loin pour savoir pourquoi tout le monde venait tout lui raconter. Disons qu'à un mètre cinquante, deux mètres disons, Louis avait une tête de savant inflexible, inabordable, comme les gars dans les manuels d'histoire. À un mètre, on n'était plus aussi sûr de son affaire. Plus on approchait, pire ça basculait. L'index qu'il vous posait doucement sur le bras pour poser une question, ça vous tirait les paroles tout seul (...) Louis se trouvait moche, vingt ans qu'elle lui expliquait le contraire, mais il se trouvait très moche quand même et tant mieux pour lui si les femmes se trompaient, il disait. C'est un monde d'entendre ça, elle qui avait connu des centaines d'hommes et qui n'en avait aimé que quatre, c'est dire si elle avait du jugement.

Fred Vargas, Un peu plus loin sur la droite

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26 juillet 2009

Eugenio par Lucía Extchebarría

J'ignore si c'est à cause de ses gestes, de ses regards langoureux ou de sa façon de sourire, le fait est travoltaqu'Eugenio m'éblouissait, sans être beau il était très séduisant, je ne saurais pas comment l'expliquer, il avait quelque chose de spécial dans le regard, une façon de caresser sans toucher, et cette mâchoire, cette belle voix grave, ces épaules qu'il avait, et qu'il a encore, tout ça m'étourdissait, vous comprenez, rien qu'en le voyant j'étais ensorcelée, je le regardais et je perdais la tête, quelle idiote, surtout quand on sait ce qui s'est passé après. Mais les regards d'Eugenio me faisaient chavirer, ils me brisaient l'âme, des regards si tendres et si désinvoltes, il avait fière allure, on aurait dit un acteur de cinéma.

Lucía Extchebarría, Aime-moi por favor !

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10 juillet 2009

Sous le soleil blanc, une religieuse vêtue de blanc s'approche de la clinique en faisant crisser les gravillons de l'allée. Mais pourquoi s'arrête-elle devant l'entrée ? Peut-être parce que le soldat Dell'Anna la regarde ? Quelle drôle de femme pense la sentinelle.

Elle le regarde et sourit. On voit le blanc de ses dents, le reste du visage se dérobe à la vue dans les reflets de l'après-midi, comme derrière un voile d'argent (...)

Il la rattrapa devant une porte, au fond d'un long couloir, et bien que les fenêtres aient été grandes ouvertes, bizarrement, il n'y avait plus de soleil.

Il fut tout près d'elle, à deux doigts de la toucher. Mais la religieuse se retourna et le soldat vit son visage. Il était beau, limpide, pur : mais comme figé, on aurait dit une statue. Et si jeune, bon dieu.

"Allez, viens jeune homme, s'exclama-t-elle avec une effronterie presque vulgaire, elle arborait un sourire resplendissant. Touche-moi, vas-y touche-moi, jeune homme", et elle riait.

Il fit un pas en arrière. Qui était-ce ? La mort en personne ?

Dino Buzzati - Le miracle du roi Igniazio - Nouvelles oubliées

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17 mai 2009

Gentille par Berthoise

Elle est gentille, bien sûr qu'elle est gentille. Du reste, tout le monde le dit, elle est gentille. Elle prend des nouvelles gentiment, s'inquiète, vous fait quelques compliments. Elle est gentille. Elle veut rendre service. Elle regarde autour de vous. Elle voit vite où le bât blesse, là où elle pourrait être utile. C'est vrai, elle a duLeQuesnoy temps, elle peut le faire, non, ça ne la dérange pas. Elle s'impose tranquillement. Elle prend en charge ce qui vous pèse et vous voilà à la regarder mener d'une main de maître vos corvées. Et le cours de vos pensées change. Ce n'est pas exactement comme ça que vous auriez fait. Vous suggérez que vous pouvez le faire, que vous préférez votre manière. Mais non, elle sait. Elle l'a déjà fait. L'avez-vous déjà fait, vous ? Un certain agacement monte en vous. Vous essayez de vous mettre au diapason et de lui dire gentiment non. Vous reprenez l'affaire en main, vous cafouillez, faites des loupés. Elle se désole. Si vous aviez voulu, elle aurait pu. C'est à ce moment-là, que votre regard s'éclaire : ce n'est pas une gentille, c'est un poison. Vous lui dites vertement que ça suffit, que vous préférez un truc mal fait dont vous êtes l'auteur qu'un bidule parfait qui vous est étranger. Elle tourne son nez, pince ses lèvres, est vexée que ses conseils et son adresse soient refusés. C'est malin et c'est bien de vous, vous voilà fâché avec l'incarnation de la gentillesse.

Berthoise

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24 avril 2009

Pour faire le portrait d'un oiseau

En temps de disette (pour cause de vacances) on peut publier une crotte intellectuelle rayée en hélice (comme sur la minute encyclopédique) ou on peut faire appel à un classique. Mais les classiques classiques, on ne s'en lasse pas !

Pour faire le portrait d'un oiseau

Peindre d'abord une cageoiseau
avec une porte ouverte
peindre ensuite
quelque chose de joli
quelque chose de simple
quelque chose de beau
quelque chose d'utile
pour l'oiseau
placer ensuite la toile contre un arbre
dans un jardin
dans un bois
ou dans une forêt
se cacher derrière l'arbre
sans rien dire
sans bouger...
Parfois l'oiseau arrive vite
mais il peut aussi mettre de longues années
avant de se décider

Photographie Francesco Russo

oiesNe pas se décourager
attendre
attendre s'il le faut pendant des années
la vitesse ou la lenteur de l'arrivée de l'oiseau
n'ayant aucun rapport
avec la réussite du tableau
Quand l'oiseau arrive
s'il arrive
observer le plus profond silence
attendre que l'oiseau entre dans la cage
et quand il est entré
fermer doucement la porte avec le pinceau
puis
effacer un à un tous les barreaux
en ayant soin de ne toucher aucune des plumes de l'oiseau

photographie Nicolas H.

plumeFaire ensuite le portrait de l'arbre
en choisissant la plus belle de ses branches
pour l'oiseau
peindre aussi le vert feuillage et la fraîcheur du vent
la poussière du soleil
et le bruit des bêtes de l'herbe dans la chaleur de l'été
et puis attendre que l'oiseau se décide à chanter
Si l'oiseau ne chante pas
C'est mauvais signe
signe que le tableau est mauvais
mais s'il chante c'est bon signe
signe que vous pouvez signer
Alors vous arrachez tout doucement
une des plumes de l'oiseau
et vous écrivez votre nom dans un coin du tableau.

Jacques Prévert

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04 avril 2009

Elle... par Chriscot

CourEcoleElle était appuyée contre un des piliers du préau. De grosses larmes coulaient le long de sa joue rougie qu'elle essuyait d'un revers de blouse. Je me suis approché d'elle et en souriant je lui ai dit: "Ben pourquoi tu pleures ? Tu as perdu quelque chose ?" Elle a levé les yeux sur moi et plantant son regard dans le mien comme deux baïonnettes aiguisées, en détachant très lentement chaque syllabe, elle m'a répondu : "Mon père est mort hier."

Chriscot

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